Marchés obligataires au T4 2026 : pourquoi l’allocation dynamique du risque prime sur la prévision ?
Les marchés obligataires offrent de nouveau des niveaux de rendement attractifs. Pour autant, la visibilité sur les taux, le crédit et la croissance reste limitée. Dans cet environnement, la performance repose moins sur un scénario directionnel unique que sur la capacité à ajuster en continu l’exposition aux principaux moteurs de risque : duration, crédit et liquidité.
Entretien avec Zakaria Darouich, Gérant & Responsable de la Gestion Multi-Actifs, et Bastien Drut, Responsable Stratégie & Analyse, sur les enjeux de cette fin d’année pour les investisseurs obligataires.
Publié le 14 septembre 2026

Comment les marchés obligataires abordent-ils le dernier trimestre 2026 ?
Les sources de pression haussière pour les taux longs sont multiples en cette fin d’année 2026. Tout d’abord, la principale source de hausse en 2026 a été la forte hausse des prix du pétrole et du gaz dans le sillage de la guerre en Iran car elle a tiré de nouveau les indices d’inflation nettement au-dessus des cibles des banques centrales des pays développés.
Ensuite, il faut ajouter le fait que la dette et le déficit des Etats occidentaux sont encore globalement élevés et que la BCE et la BoJ poursuivent encore leurs opérations de Quantitative Tightening à plein : les montants d’obligations publiques à absorber par les marchés sont donc inhabituellement élevés. De surcroît, les hyperscalers se sont mis à émettre massivement sur les maturités longues en dollars et en euros, ce qui alimente une compétition pour le capital.
Enfin, l’arrivée de Kevin Warsh à la tête de la Fed a conduit à un changement radical de mode de communication. L’impulsion donnée consiste à laisser davantage la main aux marchés obligataires.
Dans cet environnement, quel est selon vous l’enjeu principal pour un investisseur obligataire ?
L’enjeu principal n’est plus tant d’identifier un scénario unique que de construire un portefeuille capable de s’adapter. Les marchés peuvent évoluer rapidement d’un régime à l’autre, et il devient essentiel de pouvoir traverser différents stades du cycle sans figer l’allocation.
La création de valeur repose dès lors davantage sur la flexibilité. Il s’agit d’ajuster la duration, de renforcer ou d’alléger l’exposition au crédit, de cibler les segments les mieux rémunérés, d’arbitrer entre zones géographiques et de gérer activement la liquidité.
Dans un marché où les moteurs de performance peuvent changer rapidement - inflation, politique monétaire, énergie, activité ou sentiment de crédit - la discipline d’allocation redevient centrale. La performance procède moins d’une vue figée que d’une succession d’ajustements cohérents.
Cela signifie-t-il que la prévision macroéconomique joue un rôle moins central qu’auparavant ?
La lecture macroéconomique reste naturellement importante. Elle continue de fournir un cadre d’analyse indispensable. En revanche, elle ne peut plus, à elle seule, constituer le socle de la décision d’investissement.
Dans la période actuelle, la valeur ajoutée réside moins dans la capacité à formuler très tôt un scénario unique que dans celle d’ajuster l’exposition au risque de manière réactive et disciplinée. Autrement dit, ce qui fait la différence n’est pas seulement la prévision, mais la façon dont elle se traduit dans la construction du portefeuille.
Cette approche est particulièrement pertinente en obligataire, où l’équilibre entre taux, crédit et liquidité peut se modifier rapidement.
Le crédit semble aujourd’hui plus sélectif qu’auparavant. Comment l’expliquez-vous ?
Certains secteurs ont des trajectoires particulières sur les marchés obligataires. On peut notamment penser au secteur technologique et plus généralement aux hyperscalers, qui ont très fortement accéléré leurs émissions sur l’année, occasionnant ainsi une légère hausse de spreads sur l’année. De son côté, le secteur de l’énergie a été porté cette année par les cours plus élevés du pétrole et du gaz et a surperformé. A contrario, d’autres secteurs comme l’automobile font face à une concurrence chinoise accrue, mettant les émetteurs sous pression. Bref, la dispersion sectorielle a augmenté.
Qu’est-ce que cela implique concrètement dans la gestion d’un portefeuille crédit ?
Cela implique d’abord une approche plus discriminante. Toutes les émissions ne présentent pas le même intérêt, et tous les segments du marché ne réagissent pas de la même manière à un choc sur les taux ou sur la croissance.
Concrètement, cela suppose d’être capable de renforcer l’exposition lorsque la rémunération du risque reste favorable, mais aussi de la réduire lorsque les spreads ne compensent plus suffisamment les incertitudes de marché. Cette discipline est essentielle dans une phase où le portage redevient attractif, mais où le risque ne se rémunère pas de manière uniforme.
La question de la duration reste également centrale. Comment faut-il l’aborder aujourd’hui ?
L’évolution des taux est encore plus dépendante du contexte géopolitique qu’avant et est soumise aux revirements souvent brutaux et imprévisibles de l’administration Trump. Par ailleurs, la politique monétaire de la Fed, qui donne souvent le la pour les marchés obligataires globaux, est en train de devenir beaucoup moins lisible sur la présidence de Kevin Warsh.
On assiste donc à une modification structurelle du fonctionnement des marchés obligataires, nécessitant une attention beaucoup plus forte à l’environnement économique et politique. Cela marque une différence majeure avec la période à laquelle de grands mouvements pouvaient se mettre en place de façon relativement linéaire pendant plusieurs mois.
Faut-il en conclure qu’une gestion plus flexible est aujourd’hui préférable à une approche trop statique ?
Dans l’environnement actuel, une gestion flexible présente en effet des atouts évidents. Elle permet d’éviter une exposition uniforme à des risques qui, aujourd’hui, ne se rémunèrent pas de façon constante.
Cette flexibilité ne signifie pas absence de cadre, bien au contraire. Elle suppose une grille de lecture claire, une discipline d’exécution et une capacité à ajuster le portefeuille sans perdre en cohérence. En obligataire, c’est précisément cette combinaison entre méthode et souplesse qui permet de mieux naviguer dans l’incertitude.
Pourquoi le contexte actuel redonne-t-il autant de valeur au pilotage tactique ?
Le pilotage tactique retrouve de la pertinence pour trois raisons principales.
D’abord, les niveaux de rendement permettent à nouveau de construire du portage sans dépendre exclusivement d’une baisse des taux. Ensuite, la visibilité macroéconomique demeure limitée, ce qui plaide pour des portefeuilles capables d’absorber des changements de régime. Enfin, le risque s’est fragmenté entre taux, crédit, liquidité et, ponctuellement, devises, ce qui renforce l’intérêt des arbitrages tactiques.
Dans cet environnement, la gestion active de l’allocation redevient un levier de performance à part entière.
Quel message souhaitez-vous adresser aux investisseurs à l’approche du dernier trimestre ?
À l’approche du dernier trimestre, l’enjeu n’est probablement pas de formuler une prévision macroéconomique unique. Il consiste plutôt à construire un portefeuille lisible, robuste et adaptable.
Dans un univers obligataire redevenu porteur, la recherche de performance passe moins par un pari directionnel que par une méthode. Cette méthode repose, selon nous, sur trois principes : la flexibilité, pour ajuster l’exposition aux régimes de marché ; la sélectivité, pour cibler les segments où le couple rendement/risque reste attractif ; et la discipline, pour maintenir la cohérence de l’allocation dans la durée.
C’est cette capacité d’adaptation, plus que la recherche d’un scénario parfait, qui nous paraît déterminante dans la période actuelle.




